Cet article est paru dans
Hémisphères N° 32

Publié en janvier 2007

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Pour Nicolas Negroponte, créateur du Médialab [1] au MIT [2] et co-fondateur de la revue Wired, l’homme moderne est un « être numérique [3] » dont l’ordinateur portable prolonge l’être biologique dans le cyberespace, démultipliant ses capacités de communication comme d’acquisition de connaissances et donc d’imagination. La capacité des pays pauvres à sortir du sous-développement serait donc démultipliée si les nouvelles générations étaient dotées de portables. Dans cette hypothèse la production d’un ordinateur à un prix accessible à tous devient un défit de civilisation que Nicolas Negroponte va relever en lançant le projet de l’ordinateur à cent dollars.

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Internet

Pascal Renaud


Chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (UR105).

Du même auteur :
Le Sommet de l’information, un laboratoire d’idées

L’ordinateur à cent dollars, vedette du marché de l’aide

Par

Pascal Renaud


La première annonce officielle du projet aura lieu à Davos en janvier 2005 au Forum économique mondiale. Un prototype est présenté en avant première au Sommet mondial sur la société de l’information [4], à Tunis en novembre 2005 en présence du secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. L’opération de communication est fort bien menée, l’ordinateur à 100 dollars se retrouve sur une bonne vingtaine de stands de pays en développement ou d’ONG. Les visiteurs retiennent surtout son look de jouet et sa manivelle qui permet de se passer d’électricité. Ils s’inquiètent déjà de l’absence d’étude de terrain et du refus des promoteurs de s’intéresser aux contenus pédagogiques.

Le jouet présenté à Tunis n’avait pas d’autre objectif que de faire connaître le projet et de recueillir l’appui de l’ONU. Mais un an plus tard, les cents premiers vrais prototypes sortent d’une usine de Quanta Computer, leader chinois de la fabrication de portables. L’ordinateur à 100 dollars est alors rebaptisé OLPC pour One Laptop Per Child. Sur le plan technique, c’est un véritable concentré d’astuces et d’innovations technologiques. Non seulement il possède tous les attributs d’un ultra portable dernier cri mais il est bourré d’innovations qui traduisent la motivation et l’inventivité des ingénieurs du MIT. Parmi les nouveautés, on remarque l’écran qui peut être lu comme un livre, dans le sens de la hauteur ; l’affichage à encre électronique qui persiste lorsque l’ordinateur est arrêté ; l’antenne Wifi, très puissante et orientable qui permet des connexions sur une plus grande distance tandis qu’un logiciel de Mesh networking [5] fait de chaque poste un relais Wifi. Ce dispositif particulièrement ingénieux étend de proche en proche l’accès à l’internet sans fil… Et le tout consomme dix fois moins qu’un portable du commerce, l’OLPC étant supposé fonctionner toute une journée d’école sans être rechargé [6]. Il ne fait aucun doute que ses caractéristiques techniques en font un produit d’avant garde dépassant tous les ordinateurs actuellement dans le commerce.

Pour mener à bien cette opération, Nicolas Négroponte a créé la fondation OPLC et fait appel à des industriels qui ont chacun versé une contribution de deux millions de dollars au projet. Les « fondateurs », News Corp, AMD, Red Hat, Brightstar et Nortel ont été rejoints par eBay, Marvell, News Corporation et SES Global. On remarquera l’absence de grands éditeurs de logiciels et la présence de challenger tel que Google et Red Hat, le leader dans la distribution de Linux et des logiciels libres aux entreprises.

L’opération présente de nombreux atouts. Destinée aux enfants, aux plus pauvres, aux pays les plus lointains, elle concentre des mots-clés parmi les plus porteurs du marketing humanitaire. L’OLPC offre ainsi une occasion exceptionnelle à ces sociétés hight tech de promouvoir à la fois l’image de leur firme et celle de leur métier. Il fait vibrer les cordes de générosité des ingénieurs légitimement motivés par le désir de servir de nobles causes en mobilisant leur savoir. Le projet est d’autant plus passionnant qu’il est très novateur et donc très valorisant sur le plan professionnel. Cerise sur ce gâteau technologique, la mise en vedette des logiciels libres et l’alliance avec les communautés qui les développent dans un esprit non commercial.

Dans le même temps, l’ordinateur à cent dollars promet de nombreuses retombées industrielles, en terme de brevets, d’expérimentation et plus généralement d’acquisition de savoirs. Image de la marque, motivation des personnels, brevets… l’investissement humanitaire est définitivement une excellente affaire. Et ce marché, celui de l’aide est aujourd’hui en pleine expansion. Il compte ses salons tel « international Aid & Trade [7] » qui se tient à Genève depuis plusieurs années et présente toute sorte de matériel destiné aux catastrophes et aux zones les plus pauvres et les plus dépourvues… La demande solvable est alimentée par les agences internationales, tel que l’ONU, la Banque mondiale, les fondations… tandis que l’offre va des produits agricoles aux matériels les plus sophistiqués. Les médicaments, les ordinateurs et les télécoms y ont une place de choix. Financé en grande partie sur fonds public, notamment à travers la défiscalisation, il permet de tester de nouveaux produits dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Bien sûr, le déploiement d’ordinateurs ne peut être confondu avec les essais de nouveaux médicaments. Reste cependant que, dans les deux cas, les expériences visent des populations démunies qui n’ont généralement pas les moyens de négocier cette générosité.

En tous cas, malgré l’appui du secrétaire général des Nations unies, le projet de Nicolas Negroponte ne fait pas l’unanimité des pays cibles. Dans une déclaration fracassante, le ministre indien des ressources humaines refuse que l’Inde soit « l’objet d’expérimentations sur des enfants ». Constatant que « les pays développés sont loin de généraliser l’usage des portable chez les jeunes de 6 à 12 ans », il s’est étonné que le MIT ne mène pas ce type d’expérience aux Etats-Unis [8]. Même échec en Thaïlande où l’accord obtenu en 2005 n’a pas été confirmé. Le nouveau gouvernement « ne souhaite pas se focaliser sur la technologie et le matériel mais préfère privilégier les contenus [9] ». Enfin, le coût du matériel, est montré du doigt. Car il ne suffit pas de faire débarquer des containers dans les ports. Il faut distribuer les ordinateurs, former les utilisateurs, assurer la maintenance… D’après certains experts, la mise en œuvre du portable pour les enfants les plus pauvres de la planète avoisinerait plutôt les 1000 dollars [10] par unité et un rapide calcul indique que sa généralisation à tous les étudiants du Nigeria absorberait 73% du budget de l’État [11]…

Nombreux sont ceux qui considèrent que l’ordinateur individuel est une solution inadaptée et qu’il est préférable d’investir dans la création de salles informatiques dans les collèges. Non seulement le prix de revient est très inférieur à celui de l’achat de portable individuels puisque qu’il n’est pas nécessaire de déployer plus d’un ordinateur pour dix à douze élèves. Mais cette solution qui est pour le moment retenue dans les pays le plus riches, s’inscrit plus facilement dans une politique globale de renforcement du dispositif éducatif. Elle permet de faire évoluer les pratiques pédagogiques en concertation avec les acteurs (enseignants, parents, institution) et d’articuler la croissance de l’équipement informatique avec le nécessaire renforcement des infrastructures (télécommunication, électrification). A quoi pourraient bien servir des portables dernier cri, malgré leur manivelle et même si on leur offrait une liaison satellite, s’ils sont déployés dans « les zones les plus éloignés » où « les enfants les plus pauvres [12] » ne savent ni lire ni écrire, n’ont jamais entendu parlé du téléphone et de l’Internet et ne connaissent personne en dehors de leur village ?

L’impact de l’OLPC sur le développement sera probablement négligeable, tant d’ailleurs en terme positif que négatifs. Il ne révolutionnera ni les résultats scolaires des jeunes Nigériens, ni le PNB du Mali. Il est de même peu probable que l’ordinateur à 100 dollars trouble la santé des jeunes des pays pauvres qui est mise à mal par bien d’autres fléaux. Les résultat du projet OPLC sont peut-être à attendre ailleurs, plus près du MIT. Ce portable pour l’école, dont le coût total d’implémentation est évalué à 1000 dollars par enfant, est tout à fait supportable par les pays riches qui ont des établissement d’éducation équipés et peuvent s’appuyer sur des maîtres parfaitement formés aux nouvelles technologies. C’est en tout cas le calcul du gouverneur du Massachusetts, qui souhaite distribuer l’OPLC à tous les enfants de cet État américain [13]. C’est probablement la raison qui a poussé Intel d’une part, Microsoft et AMD d’autre part, à se lancer dans des projets concurrents. L’ordinateur d’Intel dont la sortie est prévue pour fin 2006 sera expérimenté au Mexique auprès de 300 000 enseignants mais aussi au Brésil où il sera en concurrence avec l’OPLC du MIT. Il s’appuie sur une approche radicalement différente sur le plan pédagogique, vise explicitement le marché américain de l’éducation et met l’accent sur la diffusion de contenus pédagogiques localisés [14]. L’approche de Microsoft et de AMD est plus commerciale. Le modèle économique proposé est une déclinaison de celui du téléphone portable. L’ordinateur sera vendu entre un tiers et la moitié de son prix réel, le reste étant à la charge d’un opérateur. La machine sera ensuite activée par une carte pré-payée [15].

« Charité bien ordonnée commence par soi-même »

Ce dicton hérité du 19e siècle s’applique parfaitement à la générosité moderne des laboratoires de recherche et des industriels des technologies de l’information. Faut-il s’en émouvoir ? Pas nécessairement. Il est plutôt satisfaisant de constater que les spécialistes des hautes technologies s’intéressent aux déséquilibres Nord-Sud et tentent de mettre leurs savoirs au service de la solidarité internationale. Et il n’est ni scandaleux, ni immoral qu’ils puissent en tirer quelques bénéfices en terme de notoriété ou d’acquisition de savoir-faire, même si finalement force est de constater qu’humanitaire ou pas le principe reste « business as usual ». En revanche, on peut s’inquiéter de l’usage immodéré d’une symbolique basée sur les enfants, les pauvres, les pays lointains… Cette association systématique entre pays en développement, pauvreté et enfant, est trop souvent utilisée dans la communication humanitaire. Elle nuit profondément aux pays qui souhaitent se développer et qui doivent au contraire mettre en valeur leurs atouts pour attirer des partenariats constructifs.

[1] Le Medialab est un laboratoire spécialisé dans les relations homme/machine.

[2] Massachusetts Institute of Technology, Boston, États-Unis.

[3] Negroponte, N.(1995), « Being Digital » Alfred A. Knopf Inc, New York.

[4] Lire « Le Sommet de l’information, un laboratoire d’idées », Hémisphères N° 31, mars 2006

[5] Réseau maillé

[6] Spécifications technique sur le site du projet : http://wiki.laptop.org/go/Hardware_...

[7] http://www.aidandtrade.org/

[8] Le Ministre des ressources humaine, cité par The Times Of India du 3 juillet 2006 (http://timesofindia.indiatimes.com/...)

[9] The Wired Campus, 30 novembre 2006 (http://chronicle.com/wiredcampus/ar...

[10] News Forges, 8 décembre 2006 : http://hardware.newsforge.com/hardw...

[11] http://www.olpcnews.com/countries/n...

[12] [La première phrase du site officiel du projet (http://laptop.org/) définit l’OPLC comme « un puissant outil d’apprentissage créé expressément pour les enfants les plus pauvres vivant dans les zones les plus éloignées ».

[13] Communiqué de presse du MIT, 5 octobre 2005

[14] Communiqué de presse d’Intel, 3 mai 2006 : http://www.intel.com/pressroom/arch...

[15] Communiqué commun de Microsoft et AMD, 22 mai 2006 : http://www.amd.com/us-en/Corporate/...