Cet article est paru dans
Hémisphères N° 29

Publié le 1er septembre 2005

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Situées sur une problématique d’emblée internationale et disposant des ressources nécessaires à leur participation, bon nombre d’ONG du Nord de la planète liées au commerce équitable (ONG-CE) se sont investies dans le mouvement altermondialiste, essentiellement au niveau des réunions internationales. Plusieurs d’entre elles ont participé aux manifestations de Gènes et des villes qui ont accueilli des sommets internationaux à cette époque.

Mots-clés de l'article :
Altermondialisme , Commerce équitable

Geoffrey Pleyers


Aspirant du FNRS, doctorant au PôLe SUD (ULg) et au CADIS (EHESS).

Du même auteur :
L’échec de l’OMC à Cancún : vers un nouveau développement
Le second Forum Social Mondial : un bilan positif après une année mouvementée
La première rencontre des peuples zapatistes avec les peuples du monde

Commerce équitable et mouvement altermondialiste

Par

Geoffrey Pleyers


Des acteurs qui se rencontrent ...

Très peu présentes lors du premier Forum social mondial en 2001 à Porto Alegre, les ONG-CE se sont massivement mobilisées les années suivantes. Dès 2002, Oxfam International et Oxfam-Belgique devenaient deux des cinq principaux contributeurs financiers au FSM. Le nombre de délégués des ONG-CE et leur visibilité n’ont fait que croître de forum en forum. Outre les dizaines de stands loués pour faire connaître et vendre leurs produits, ils y ont également organisé de nombreuses conférences et ateliers, regroupés dès 2002 dans un programme spécifique au commerce équitable. A côté des conférences ex cathedra, certains ateliers ont permis des échanges d’expériences intéressants entre acteurs venant de différents continents, portant à la fois au niveau de leurs pratiques concrètes, des défis qu’ils ont à relever et de leur vision du commerce équitable.

Un important saut qualitatif et quantitatif dans l’intégration du secteur du commerce équitable au mouvement altermondialiste a été réalisé à l’automne 2003 avec les rassemblements internationaux de Cancún (du 7 au 14 septembre) et du Forum social européen de Paris - Saint-Denis (du 12 au 15 novembre). Auparavant, les ONG-CE s’inscrivaient dans des réseaux plus institutionnalisés qui ont, par exemple, participé à certains sommets organisés par l’ONU auxquels assistaient peu d’altermondialistes. Cancún marque à bien des égards la rencontre - certes partielle - de ces deux grands réseaux internationaux qui participent désormais aux mêmes réunions. A quelques centaines de mètres du sommet ministériel de l’OMC de Cancún, une quinzaine d’ONG européennes et nord-américaines avaient organisé une série de conférences et une « foire au commerce équitable ». Des représentants de centrales de coopératives liées au commerce équitable étaient présents, mais la plupart d’entre eux sont restés cantonnés à leur stand sans prendre activement part aux conférences. On peut cependant regretter que la quasi-totalité de ces événements se soient tenus dans la zone hôtelière de Cancún, coupée du forum paysan et des mouvements sociaux présents dans la ville. Les contacts avec les paysans et les bases altermondialistes furent dès lors extrêmement limités. Deux mois plus tard, l’ampleur du village de l’économie solidaire au Forum social européen à Saint-Denis et la bonne représentation en son sein du commerce équitable témoignaient de la même volonté de mobilisation dans le mouvement altermondialiste, tout en maintenant un espace spécifique.

Depuis cet automne 2003, la présence et la visibilité du commerce équitable sont importantes lors des réunions internationales. Une marque indienne de produits équitables a par exemple été lancée au quatrième FSM à Bombay, alors que plus de soixante stands étaient dédiés au commerce équitable. Le poids de ce secteur y a été renforcé par la présence de nombreux délégués du monde anglophone, particulièrement d’Inde, d’Afrique de l’Ouest, de Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Le succès du « village solidaire » du Forum social européen de Londres en octobre 2004 a confirmé ces tendances. Cet espace relativement autonome fut organisé dans le centre-ville plutôt que dans les « sites officiels » du forum et devint le cadre d’échanges intéressants entre acteurs du commerce équitable. Par ailleurs, si elles sont essentiellement présentes au niveau international, certaines associations du commerce équitable sont également impliquées dans le mouvement altermondialiste à l’échelle locale, comme c’est le cas à Liège où Oxfam - Magasins du monde fait partie du groupe des sept porte-paroles de la coordination altermondialiste locale.

Il faut cependant remarquer que les acteurs du commerce équitable qui s’impliquent dans les Forums sociaux sont les ONG du Nord ainsi que certaines organisations du Sud chargées de coordonner les programmes CE dans leurs pays. Si quelques rares paysans et artisans sont convoqués pour leur témoignage, ceux qui sont installés dans les stands vendent leur production comme lors d’une foire ordinaire. La plupart de ceux que nous avons pu interroger lors du Forum de Bombay ignoraient la nature de cette réunion et paraissaient peu intéressés. Il est vrai que les événements et les débats de Seattle, Porto Alegre ou Gènes semblent tellement loin de la vie quotidienne des caféiculteurs des montagnes du Nicaragua, des cultivateurs tanzaniens ou des artisans du Bangladesh. Un représentant d’une coalition de centrales de coopératives C.E. nicaraguayenne a par contre été envoyé à la foire du commerce équitable de Cancún. S’il s’est senti un peu perdu et guère informé des faits et gestes altermondialistes, sa présence témoignait néanmoins de l’importance de cette réunion de Cancún pour le commerce équitable ainsi que de la volonté de certaines centrales caféicultrices de s’impliquer davantage dans le mouvement international, confirmant des propos tenus lors d’entretiens au Nicaragua par plusieurs responsables d’une centrale de coopératives.

... et des thématiques convergentes ?

A bien des égards, le projet du commerce équitable s’inscrit pleinement dans la promotion de relations économiques différentes et paraît dès lors assez proche des thématiques altermondialistes. Plongé dans la mondialisation économique bien avant qu’émerge le mouvement altermondialiste, le commerce équitable correspond à une alternative au commerce classique, une voie qui contribue à la construction d’un « monde plus juste et plus solidaire » et a le mérite d’avoir déjà prouvé sa faisabilité ainsi qu’une certaine efficacité. Pourtant, aucune référence au commerce équitable n’est faite dans les textes fondateurs du mouvement altermondialiste, des déclarations issues des contre-sommets aux plates-formes d’ATTAC en passant par les appels des mouvements sociaux émis lors des Forums sociaux. La thématique est d’ailleurs très rarement abordée dans les sphères spécifiquement altermondialistes.

S’il ne peut être question de remettre en doute l’appartenance des acteurs du commerce équitable à la nébuleuse altermondialiste, ceux-ci ne comptent manifestement pas parmi les fondateurs des principaux réseaux et événements altermondialistes. Les acteurs du commerce équitable et de l’économie solidaire dans son ensemble ont rapidement et massivement rejoint le mouvement altermondialiste une fois que celui-ci était devenu capable de créer de grands événements médiatiques planétaires, mais ils étaient peu présents au moment de sa formation et de la construction de ses thématiques centrales. Le commerce équitable semble par ailleurs plus développé dans le monde anglo-saxon que dans l’Europe et l’Amérique latine dont les alliances ont été à l’origine des Forums sociaux. Ce sont là quelques-unes des raisons pour lesquelles la convergence et l’alignement partiel des cadres [1] ne se sont opérés que tardivement bien que cela ait pu paraître aisé en théorie.

Une seconde série de facteurs tient à l’inscription du commerce équitable dans une frange « plus réformiste » et plus institutionnalisée que la plupart des acteurs spécifiquement altermondialistes. Ceux-ci reconnaissent généralement la pertinence de l’expérience du commerce équitable mais en pointent également les limites. Le point de vue adopté par un groupe de réflexion proche d’ATTAC reflète bien cette position : « Le développement d’une société solidaire ne se fera pas par la création d’îlots de solidarité au milieu d’un océan de profits car la logique de la rentabilité étouffe rapidement tout le reste. (...) Il faut donc articuler les nouvelles pratiques de production contrôlée par les travailleurs et les usagers, de crédit solidaire, de commerce équitable, etc. avec les remises en cause globales de la circulation des capitaux, du libre-échange aveugle, de la libéralisation des services collectifs et de la protection sociale, ... » [2]. Il faut dire que le discours très « business » de certains acteurs du commerce équitable présents aux Forums sociaux détonne souvent avec les propos généralement tenus dans ces réunions. Loin de la conception d’un autre monde portée par les altermondialistes, il y est plutôt question de «  création de valeur ajoutée au revenu local et dans la distribution  » (un délégué de la Fédération kenyane du commerce équitable, FSM 2004). Le commerce équitable doit « permettre aux paysans d’être compétitifs et à la hauteur du marché traditionnel » (un délégué anglais) quand il ne s’agit pas de « montrer que vendre du commerce équitable est un business aussi rentable qu’un autre » (un opérateur du commerce équitable américain à Cancún). A côté de cela, d’autres ateliers semblent davantage en phase avec le discours altermondialiste, le processus d’alignement des cadres étant ici bien plus avancé : « Il faut défier cette manière de faire du commerce qui maintient pauvres ceux qui sont pauvres » (un délégué d’Oxfam International), « un débat doit être lancé au sein du commerce équitable pour savoir comment nous pouvons nous mobiliser pour avoir une voix publique et pas seulement une trentaine de petits espaces dans tout le pays » (une déléguée brésilienne, FSM 2004).

Dans le cadre de ce grand débat qui anime le commerce équitable, la dynamique des Forums sociaux constitue un élément utilisé par le pôle davantage orienté vers la solidarité internationale contre celui plus proche d’une logique de marché [3]. Certains militants estiment d’ailleurs qu’ « On est actuellement à un point clé du commerce équitable car il y a de plus en plus de discours économiques. Je vois deux alternatives : soit le discours économique l’emporte totalement et on ne serait plus qu’une niche du marché, soit on devient un mouvement social et on milite par exemple dans le mouvement altermondialiste. » (un militant français d’Artisans du monde, FSM de Bombay).

Le rapprochement et les implications réciproques du commerce équitable et de l’altermondialisme viennent ainsi s’inscrire dans des débats et des rapports de force internes à chacun d’eux. Du côté des altermondialistes, les ONG du commerce équitable sont venues renforcer un pôle modéré et plus institutionnalisé qui parait aujourd’hui dominant au niveau du Forum social mondial.

Des espaces convergents mais distincts

Mouvement altermondialiste et commerce équitable s’inscrivent dans une même promotion de rapports Nord-Sud plus justes et de construction d’alternatives. Aussi se mobilisent-ils ensemble dans ces rencontres internationales d’un nouveau genre que sont les Forums sociaux. Cependant, au-delà de leurs convergences et bien que les acteurs du commerce équitable aient intégré la très vaste « nébuleuse altermondialiste », les deux sphères demeurent distinctes. La foire du commerce équitable de Cancún, le village de l’économie solidaire du FSE de Paris et celui « de la solidarité » à Londres un an plus tard marquent dans l’espace géographique la position du commerce équitable dans l’altermondialisation : ils s’inscrivent dans les réunions altermondialistes mais se déroulent dans des lieux dédiés uniquement au commerce équitable ou à l’économie solidaire, et à l’écart des sites principaux des forums. Ainsi, le commerce équitable fait-il partie intégrante de l’altermondialisation, s’investissant particulièrement dans l’organisation des forums internationaux mais il s’inscrit dans un espace spécifique, relativement autonome et mû par une dynamique propre.

Les travaux de terrains ont été menés lors de diverses réunions altermondialistes, parmi lesquelles les quatre premiers Forums sociaux mondiaux et les mobilisations de Cancún, ainsi qu’au cours d’un séjour au Nicaragua en 2003. Ils s’inscrivent dans le cadre d’une recherche sur le commerce équitable conduite sous la direction de Marc Poncelet par le centre PôLe-SuD de l’Université de Liège pour le compte des Services scientifiques techniques et culturels du gouvernement belge.

[1] Le développement a-t-il un avenir ?, Harribey J.M. et al., Mille et une nuit, 2004.

[2] A comparative analysis of free trade coffee arenas in Tanzania and Nicaragua, Pirotte G. et Pleyers G., Development in practice, 2005 (à paraître).

[3] Frame alignment processes, micromobilization and movement participation, Snow D., Rochford B., Worden S., Benford R., American Sociological Review, 787-801, 1986.